Suite aux décisions gouvernementales de confinement au printemps 2020, liées à une situation sanitaire épidémique inédite, les accompagnements en cure analytique rêve- éveillé ont été directement impactés.
C’est dans ce contexte, que j’ai pu expérimenter en tant que thérapeute et patiente, la cure à distance, avec l’outil skype.
Quels sont les enjeux, les réflexions menées jusqu’ici dans une cure à distance, en psychanalyse ? Est- que la cure peut être menée aussi bien qu’en présentiel ? Est- ce que les processus de restauration sont aussi opérants ? Et concernant la spécificité du rêve- éveillé, qu’est-ce qui se met en jeu ? Quelles sont les difficultés et les opportunités rencontrées ?
C’est en m’appuyant sur un ouvrage écrit par un collectif de psychanalystes «La cure analytique à distance- Skype sur le divan-", sous la direction de Fréderic Tordo et Elisabeth Darchis, que j’ai tenté une ébauche de réflexion et de compréhension des enjeux.
Depuis les années 2000, des recherches sont menées par des psychanalystes dits « classiques » (c’est-à-dire freudiens ou winnicottiens) à ce sujet, mais en psychanalyse rêve- éveillé aucune connue pour le moment… .
Pour rappel, la cure à distance en psychanalyse a toujours reçu un mauvais accueil de la part de la plupart des analystes, voire même de vives critiques, et du rejet. Même si Freud à son époque a pu recourir parfois à des modalités d’accompagnement en dehors du divan (il a pu psychanalyser à son époque Max Eitingon en se promenant dans les rues, ou Katharina assise dans l’herbe cf E. Darchis), le cadre psychanalytique qui s’est construit au fur et à mesure des expérimentations depuis, semble peu favorable aux cures à distance, de surcroît en utilisant des outils de visio- conférence.
Pourtant, et ce même avant l’arrivée d’internet, plusieurs psychanalystes y ont eu recours quand la situation de l’analysant l’obligeait à s’éloigner physiquement et durablement du cabinet. A l’époque avant l’ère numérique, ils ont pu utiliser téléphone et courrier postal pour continuer la cure. Dans tous les cas, peu de réflexions collectives ont été menées, du fait d’une certaine honte à pratiquer ainsi vis-à-vis du corps psychanalytique.
Comme si le cadre initial construit depuis Freud ne pouvait pas s’adapter à de nouvelles contraintes, aux changements inévitables qui s’opèrent dans les mondes humains.
Avec l’arrivée d’internet, Elise Snyder, psychanalyste américaine membre de l’Association de Psychanalyse Internationale (API), va officiellement développer l’analyse à distance, en lançant un projet « skype », pour former des analystes chinois.
Les sociétés humaines bougent, et l’ère des nouvelles technologies a annoncé des révolutions dans les pratiques thérapeutiques. L’appauvrissement démographique dans certaines régions avec peu de thérapeutes à proximité, des situations de handicap ou d’immobilité physique, qui empêchent le déplacement, des situations professionnelles, personnelles qui sont prises dans une société en perpétuel mouvement et changements : tous ces facteurs favorisent l’utilisation d’outils technologiques pour rester en lien, « à distance ».
Dans ce sens, l’analyse à distance par visio- conférence ou téléphone justifie d’une place non négligeable aujourd’hui. D’ailleurs, elle permettrait parfois de faciliter un certain type de travail, dans la singularité de l’histoire de chaque personne.
Aujourd’hui, certains analystes osent partager peu à peu leurs expériences à distance. De vraies réflexions et recherches sont d’ailleurs menées, avec notamment Frédéric Tordo et Serge Tisseron qui s’intéressent à nos relations avec les objets technologiques et leur virtualité.
De ces retours d’expériences, l’Association Psychanalytique Internationale a pu établir des recommandations (réf p.21 et 22 cure analytique à distance), mises à jour régulièrement depuis 2014, sur l’usage dans la pratique de skype, du téléphone ou d’autres technologies en cure analytique :
- - L’analyste doit s’assurer que les patients sont en mesure de supporter cette cure à distance
- Il est essentiel que la cure commence en présentielle, et que la continuité de la cure à distance ne se fasse qu’exceptionnellement
- - L’analyse par téléphone ou par skype doit être envisagée seulement si la distance géographique est une vraie et insurmontable difficulté
- - L’analyste doit informer le patient de l’expérimentation de la pratique à distance et des conséquences sur la cure
- - L’analyste plus expérimenté avec un cadre interne stable et une identité analytique suffisamment solide est plus à même de continuer à distance
- - L’analyste doit s’assurer de la continuité et de l’intimité du cadre
- - L’analyste doit s’assurer de connaître le contexte culturel, sociétal du patient
- - L’analyste doit prendre en compte les facteurs de confidentialité dans toutes les formes de télécommunication
- - L’analyste doit rester dans l’observation pour permettre au processus de la cure analytique d’évoluer à distance
Un protocole rigoureux doit être mis en place dans tous les cas, surtout au vu de la nouveauté des expérimentations.
Pour aborder cette réflexion de la cure à distance en psychanalyse rêve- éveillé, il m’est apparu incontournable de passer par les recherches menées actuellement en psychanalyse « classique », c’est-à-dire plutôt inspirée du cadre freudien.
Plusieurs questions émergeront alors quant à notre pratique bien spécifique, dont le cadre reste analytique.
Tout d’abord, quelles sont les critiques de la plupart des psychanalystes faites à ces nouveaux outils de communication ?
Que ce soit l’amputation des sensorialités liés au contact physique en cabinet, les écueils techniques qui perturbent les perceptions et la concentration, l’atteinte à la stabilité du cadre, les déformations, pixellisations liées aux images renvoyées, avec des regards qui ne se croisent pas vraiment, ou bien les problèmes de confidentialité, les réticences à voir ces technologies adaptées à un cadre et un processus de cure sont vives.
Elisabeth Darchis, psychanalyste, propose de comprendre ces résistances comme des craintes et des fantasmes devant les machines.
Elle fait référence au fantasme de groupe machine dont parle D. Anzieu (ce fantasme d’être emporté par un processus, qui une fois déclenché se poursuivrait de manière inexorable), qui pourrait s’appliquer à la réticence de certains analystes à utiliser les nouvelles technologies en thérapie. C’est la crainte de se retrouver au prise avec cette force qu’est le processus primaire, libéré de la répression défensive et échappant à la surveillance du Moi (D. Anzieu).
D’autres remarques sont faites, notamment de Serge Tisseron concernant le transfert, clef de voûte de la pratique psychanalytique. Il rappelle que le transfert est que le propre de la situation analytique pour créer les conditions d’une exploration de l’autre virtuel (ce que nous pensons et attendons qu’il soit), tout en restant en lien avec l’autre réel (l’analyste qui endosse les projections). Et le virtuel numérique augmente cette possibilité de l’autre virtuel, en remplaçant l’interlocuteur réel par une image.
Dans ce sens, le transfert ne favoriserait- il pas les figures archaïques plutôt qu’oedipiennes ?
Avec le danger de nourrir une fausse proximité pour éviter la confrontation à une trop grande distance ?
Et comment imaginer une sensorialité corporelle et incarnée dans le lien à l’autre, en vue d’une restauration, via une image ?
En même temps… des avantages
Toutefois, toutes les conditions pour nous y intéresser sont réunies : l’accès aux soins dans les régions les plus reculées et manquant de thérapeutes, l’évolution des technologies, parties intégrantes de nos modes de vie, la question de la sécurisation de ces supports (qui permet l’amélioration des outils numériques), et aussi peut-être un nouveau dispositif possible, dans un contexte où de nouvelles souffrances apparaissent, en lien même avec nos sociétés hyper- technologisées.
Les avantages de la consultation à distance pour les personnes atteintes de phobie sociale ou d’handicap physique sont évidents : les premières peuvent se familiariser avec la relation, pour peu à peu aller vers une rencontre physique avec le thérapeute, et pour les secondes cela leur permet d’accéder à un espace thérapeutique là où elles vivent.
Réflexions et expériences menées en analyse dite « classique »
En psychanalyse classique, le cadre thérapeutique est mis en place pour permettre le transfert, en utilisant l’association libre, l’interprétation, accompagnée de l’attention flottante du thérapeute.
Le cadre psychanalytique permet la construction de l’espace analytique, qui est une étendue externalisée de l’appareil psychique.
En partant de cette proposition de l’externalisation de l’espace psychique, Frederic Tordo et Elisabeth Darchis, psychanalystes, ouvrent la possibilité d’une pratique psychanalytique à distance, réfléchie, avec un cadre spécifique et rigoureux.
Il est bon de rappeler que chaque changement de cadre sollicite de nouvelles associations, et donc donne accès à d’autres plans et problématiques psychiques. Cela peut être alors une opportunité pour certains sujets d’accéder à ce qu’ils n’auraient pas pu en présentiel, ou bien de lever des résistances, ou alors d’en abaisser.
Partant du postulat que chaque patient est singulier, chaque situation analytique à distance sera alors particulière. Et il est bon de noter aussi qu’il y a des patients pour qui cette modalité à distance n’est pas possible, mais cela pourra faire l’objet d’une autre réflexion.
De toute façon, le patient et l’analyste restent dans le processus de l’analyse, dès lors que la réalité psychique se mobilise et se privilégie.
Ce qui fait consensus pour tous les analystes, avant d’envisager une cure à distance, c’est la nécessité de commencer la cure en présentiel, et de bien ancrer la relation thérapeutique. Si la nécessité le demande, la cure pourra continuer à distance ; il s’agira alors de revenir au cabinet physiquement régulièrement, et de toute façon de terminer la cure en présentiel.
Frédéric Tordo en apporte une explication très intéressante, en ayant théorisé trois types de transfert dans ce processus: le transfert primordial, le transfert médiatisé et le transfert augmenté.
Prenons un temps pour mieux comprendre de quoi il s’agit :
Tout d’abord, il y a le transfert primordial, qui est la mise en lien de deux corps en présence avec le cadre psychanalytique, qui s’ouvre sur le pulsionnel. C’est une mise en scène d’une situation originaire ente l’adulte et l’infans, avec la restitution d’un regard originaire et corporel en lien.
(Notons que pour certains sujets avec une frange « limite », la recherche du corps, du regard est essentielle ; la présence physique permet la possibilité de s’inventer « sujet réflexif ».)
L’échange verbal est efficace dans la cure car il reprend sur le plan symbolique ce qui s’est échangé sur le plan de la sensorialité, du « tactile ». (Didier Anzieu)
Le tactile est fondateur, uniquement car il est interdit. Dans cet interdit du toucher dans le cadre de la cure, on introduit une distance physique pour que s’instaure, par ce dégagement, une relation de pensée.
Ainsi, une cure uniquement par skype, du début à la fin, pose deux écueils : l’abandon de l’interdit du toucher (puisqu’on ne peut pas interdire quelque chose qui n’existe pas), donc le dégagement symbolique qui s’étaye sur les réalités corporelles ne peut pas se faire ; et l’absence du regard de profondeur sur l’existence, l’éprouvé, car simulé et artificialisé avec les technologies numériques qui ne restituent pas toutes les sensorialités engagées.
De plus, dans des conditions de cure au cabinet, le mode de défense souvent utilisé est le retrait de la réalité corporelle et la fuite, dans la fantasmatisation, ou dans l’idéalisation du thérapeute et du processus analytique. On peut supposer que la distance physique en cure renforcerait cette défense.
Donc, un début de cure en présentiel est nécessaire avec le transfert primordial, qui peut permettre ensuite une poursuite à distance, et ainsi d’engager le transfert médiatisé.
Le transfert médiatisé commence dès lors que la cure continue à distance, via des appels vidéo. Plusieurs repères sont alors posés pour la poursuite et la viabilité du travail analytique (Tisseron, 2015): un repère spatial, un repère temporel, un repère d’argent, et un repère de confidentialité et de sécurité. Le transfert primordial peut changer alors de forme en s’élargissant (avec les éléments techniques qui sont introjectés, et qui se collent au transfert primordial vécu, au cabinet). Le transfert primordial se diffracte alors suivant trois plans « imageants », ou miroirs : c’est le transfert par diffraction spéculaire (F. Tordo).
Le premier miroir concerne le miroir technologique du soi : la première image qui apparaît, c’est notre propre image, qui d’ailleurs peut être inversée, comme dans l’objet- miroir (selfie, ou la « monstration de l’image de soi à travers un écran »). Avec ce premier miroir, c’est la lentille de l’ordinateur qui renvoie l’image, il y a alors comme une image de soi par un biais. Il est possible de choisir de ne pas se voir, car se voir peut être trop confrontant pour certaines personnes dont le narcissisme est fragilisé.
Le second miroir est l’expérience de la rencontre et présence de l’autre, comme un « miroir magique » de l’autre (référence au miroir de la reine dans blanche neige). Par cette rencontre technologique de ces deux images, celles de soi et de l’autre, une sorte de glissement métaphorique peut s’organiser. Ce second plan semble toucher la restitution d’un regard « interne » en « un espace psychique (miroir maternel), un dédoublement du Moi en une partie auto-observante » (Anzieu) propre à la capacité auto-empathique réflexive (Tordo, 2016).
L’enfant qui se découvre la première fois dans un miroir est très souvent tenu dans les bras par un adulte : il se découvre avec un autre qui le regarde, et qu’il regarde en le regardant. (Tisseron)
Toutefois, la différence est qu’avec le miroir technologique l’autre s’incarne uniquement en images. Ce qui change, c’est le regard porté sur l’autre, une image qui apparait à l’écran, et non par la lentille de l’ordinateur (le regard de biais). Les regards sont alors biaisés, avec le sentiment d’être « invisible dans le regard de l’autre » lors de problématiques identitaires et narcissiques.
Le troisième miroir est « le miroir par déviation », c’est-à-dire l’articulation du couple « regardé, être regardé » (Bonnet). Skype s’impose alors à l’analyste comme un instrument de voyeurisme et de surveillance, comme si il pouvait tout savoir, tout deviner de l’analysant. Il est supposé voir car il manœuvre l’instrument du supposé « tout voir ». L’analysant peut se sentir persécuté, tout autant que sécurisé par les fantasmes engagés dans le lien transférentiel.
L’espace imaginaire du numérique peut s’étendre à l’illusion d’un espace à habiter qui contient et enveloppe. Par son pouvoir immersif, l’image- skype crée l’illusion d’un contenant pour le transfert primordial, soit aussi pour les corps en présence et en lien. Cela peut expliquer l’effet de désinhibition du numérique souvent rencontré. L’image- skype sert alors la fonction de « miroir d’enveloppe », c’est-à-dire l’induction d’une figuration de l’image de la psyché de l’autre qui opère une forme d’illusion de partage des subjectivités. C’est l’illusion d’un rapprochement tout contre la psyché de l’autre, autant du côté du patient que de l’analyste. « Nous avons une psyché pour deux, mais sans corps » dira une patiente (p.58).
Aussi, le fantasme de rentrer dans la psyché du patient du fait de rentrer dans l’intimité matérielle du patient peut être à l’œuvre ; et à l’inverse, le patient montre ce qu’il veut montrer de son « habitat intérieur ».
Le transfert médiatisé permet de renégocier les défenses dans la relation au thérapeute, par la création contrôlée d’une zone de confort qui permet au patient d’être à la fois présent et absent à la relation, par le filtre de l’écran. Le patient s’illusionne alors de trouver dans l’analyste son propre contenant, en oubliant la fonction d’altérité, tout comme il s’illusionne de s’y trouver lui-même. C’est alors une relation de captation externe avec ce qu’il pressent en lui-même du manque du double interne : c’est le transfert spectral.
Ces séances par skype matérialisent, renforcent, et parfois font naître ce fantasme de l’analyste imaginé comme la substance numérique de l’image. L’analyste peut être alors perçu comme un simple instrument, favorisée alors par la sensorialité limitée à la vue et à l’audition, la numérisation des perceptions, l’absence du corps total, l’imaginaire de l’écran et de l’avatar, l’imaginaire de skype (incarnation de la marchandisation et de la sollicitation permanente).
Dans la perspective d’une cure uniquement conduite par skype, une fuite dans une relation qui tente de cultiver une fausse proximité pour éviter la confrontation à une trop grande distance est possible.
Dans ce sens, un retour au cabinet est indispensable pour la bonne poursuite de la cure. La présence corporelle restitue alors la possibilité d’un transfert avec toute la densité de son existence charnelle et réelle : F. Tordo parle alors du transfert augmenté. Ce retour au cabinet soutient la dynamique de virtualisation et d’actualisation de l’autre, le virtuel psychique dans le transfert. Maintenir un travail en distanciel, c’est favoriser une position schizoïde ou autistique avec l’éloignement de l’objet réel. C’est aussi le risque du retrait du Moi, de la haine de la réalité, de la fuite dans l’imaginaire (D. Anzieu, 1984) ou dans l’artificialisation numérique (Tordo, 2016). Le transfert primordial est alors augmenté par la diffraction matérielle, et par le retour au cabinet, au corporel, il est augmenté dans toutes ses virtualités.
Avec cette compréhension de ce qui se joue transférentiellement, il est également intéressant d’aller voir ce qui se joue aux niveaux des éprouvés sensoriels et émotionnels, et d’aborder ce qui peut se travailler.
Les moyens de communication à distance paraissent exalter certaines dimensions.
Et chaque patient réagit différemment : certains sont sensibles plutôt au contact sensoriel et visuel, d’autres, plus proches de leur vie fantasmatique, surmontent facilement le passage entre séances par skype et présentielles.
Certaines variantes de sensorialité s’y expriment : la sensorialité primitive liées à la communication archaïque (manifestations de formes primaires de symbolisation, les enveloppes psychiques sont impactées, le contenu se répand) ; la sensorialité évolue avec l’émotion de la rencontre avec un autre dans un lien de réciprocité psychique.
Et des contenus psychiques nouveaux apparaissent avec le changement de cadre : la distanciation sensorielle et émotionnelle favorise l’approche du transgénérationnel, et celle de la formation d’inclusions et de fantômes dans l’inconscient du patient ; l’accès au vide, à l’étrange en soi est aussi facilité.
La plupart des témoignages d’analystes confirme en tous cas l’émoussement émotionnel, une superficialité du lien, peu incarné lors de séances à distance.
Mais si avec skype les aspects sensoriels s’atténuent, la vue et l’ouïe sont par contre sollicitéés de manière privilégiée.
Avec la vue tout d’abord, il est important que l’autre accepte librement d’être vu ou pas, et de pouvoir en tirer bénéfice dans une recherche visant à mieux se voir, à mieux se connaître.
L’originalité de skype, c’est de pouvoir se voir avec l’affichage de notre image, que l’on donne à voir à l’autre, et d’adapter mimiques, réactions affectives, gestuelles, verbales ; cela pose alors la question de l’authenticité relationnelle, et de la mise à distance du lien à l’autre dans une fausse proximité. Il est possible également de choisir ce que l’on montre à l’autre, d’enlever l’affichage de l’image de l’autre, et/ou de sa propre image. Dans ce sens, un effet voyeurisme/ exhibitionnisme peut être à l’œuvre pour certains, et aussi cela peut renforcer une défense quant au regard de l’autre, ou quant au regard que l’on pose sur soi-même (par caméras interposées).
Mais aussi, le support de l’image numérique peut encourager les patients qui souffrent de blessure narcissique, à se voir moins mauvais qu’ils ne le pensent ; cela leur permet d’acquérir une autoréflexivité qui peut développer avec le temps leur espace intérieur.
Avec skype, c’est également la possibilité pour certains sujets de revenir à des souvenirs sensoriels non apparus en présentiel. La distance procurée par la visio- conférence peut permettre de sentir l’absence- présence, d’entrevoir sa propre solitude, et de retrouver plaisir à penser (cf Winnicott).
Ainsi, l’outil numérique peut introduire une fonction tierce comme fonction symbolique.
L’utilisation de skype questionne le destin du sensoriel, le retour à l’archaïsme. Les images, comme médiateurs psychiques, sont venues réactualiser certaines parties émotionnelles en lien avec le négatif de la transmission inter et transgénérationnelle.
Skype permettrait de constituer pour certains patients une possibilité de remise au travail des restes non symbolisés des premières relations d’objet, ou venir mettre en scène par la répétition cette rencontre inaugurale. Il renvoie alors au stade du miroir.
La présence- absence de l’analyste induite par l’image introduit une notion de continuité- discontinuité pouvant faire écho à l’investissement libidinal des premières relations.
Plus que la vue, l’auditif est particulièrement sollicité (avec le téléphone notamment) : ce qui peut ramener à des vécus archaïque plus particuliers (l'ouïe du foetus se développe plus tardivement que le toucher et l'odorat, mais ce sens semblerait plus aiguisé in utero).
Avec le partage de son expérience et sa réflexion d’une cure par téléphone, Elisabeth Darchis explique que plusieurs fois elle a pu fermer les yeux durant l’appel, en laissant venir ses propres images. Elle dit sentir la proximité et la densité d’un transfert/contre- transfert qui se déploie dans une forme de communication océanique.
Les images semblent foisonner fortement quand le visuel est absent ; l’absence de présence physique met en exergue l’imaginaire et les fantasmes, intensément.
Le sujet est plus centré sur lui-même, dans une illusion groupal avec du même. La rencontre dans un espace quasi- virtuel semble favoriser l’expression de la psyché pure, et la libération d’un tout dire sans limite. Cette ouverture d’un champ virtuel par téléphone favorise l’expression de l’archaïque. Il s’agit de pointer l’importance de penser la relation réflexive et virtuelle du sujet avec lui-même : l’auto- empathie réflexive.
Le sonore des voix semble tisser un lien, et consolider une enveloppe première (cf D. Anzieu).
D’ailleurs cette distance paradoxale s’apparente à un portage où la sensorialité des voix sur la ligne, amplifie l’imaginaire et procure une intimité et une connotation émotionnelle très forte.
Le cadre régulier et fixe des rdv rassure et contient.
Lors de la rencontre physique, E. Darchis dira que le contact est surprenant : une impression de bien se connaître avec un sentiment d’étrangeté. Se voir en présence est l’étape d’une naissance dans la relation, et qui favorise la sortie de la fusion éternelle, sans limites et sans interdits.
« Le téléphone, c’est comme un cordon ombilical » dira une patiente ; « le cordon (…) qui m’a relié à mon histoire » dira une autre.*
Aussi dans ce contexte, Serge Tisseron interroge le travail du psychanalyste dans sa capacité à entrevoir une mise en image des propos des patients. Il s’agit de favoriser la remémoration d’éprouvés corporels à partir desquels se fixent les images.
Ensuite le parasitage technologique dans la cure peut apparaître d’emblée comme une difficulté. Albert Eiguer suggère que ces ressentis parasités, en prenant une autre forme, peuvent éclairer les associations du patient autrement. Pour Alain Gibeault, ces difficultés peuvent être associées à des résistances, et traitées comme on les interprète habituellement : l’attaque du cadre par exemple.
Dans ce sens, A. Eiguer propose de travailler ce qui fait problème pour l’analyste lui-même avec cet outil, afin de permettre de déjouer la tentation chez le patient de faire des difficultés techniques une plainte et/ou de résistance. Le point important serait de partir du vide ou de l’hallucinatoire, chez le patient et chez l’analyste, ensuite d’y amener l’interprétation d’éléments qui invitent à la figurabilité passant par le jeu et l’imagination : pourrait-on y voir un lien avec le RE ?
Et lors d’une cure à distance en psychanalyse rêve- éveillé ?
En suivant les réflexions, hypothèses et expériences cliniques dans le cadre d’une cure classique, je me suis posée la question de ce qui est identique et différent dans une cure rêve- éveillé.
Sans reprendre point par point les problèmes et hypothèses soulevés précédemment, je me suis penchée sur les points qui n’étaient pas abordés, et qui touchent à la particularité de la cure RE.
Car en partant du postulat que le cadre général de la cure RE est similaire à une cure classique, les hypothèses proposées apparaissent expliquer ce qui peut également se vivre à distance en cure RE… .
Sauf qu’à la différence d’une cure classique dont la triade technique est la libre association, l’attention flottante et l’interprétation, en analyse rêve- éveillé la triade est :
- Le rêve- éveillé, qui s’associe à la libre association, est un support au transfert, diffracté sur le thérapeute et le RE
- L’attention flottante du thérapeute est associée à sa participation symbolique dans le Voir- Vivre- Verbaliser tout au long de la cure, et lors des RE
- Le travail métaphorique et la perlaboration du RE remplacent l’interprétation
Il est bon de rappeler aussi que l’ensemble de la cure se vit uniquement sur le divan, et non en face à face, ce qui engage sans doute d’autres vécus, qui peuvent s’apparenter à une cure plutôt téléphonique.
Si skype est utilisé avec l’image- écran, alors l’image est derrière, le thérapeute voit, et l’analysant donne à voir. On rejoint alors la présence- absence du thérapeute par l’intermédiaire de l’écran.
Dans ce sens, la particularité du RE met en lumière d’autres réflexions.
La question du cadre
Tout d’abord, la tenue du cadre est de la responsabilité de l’analyste, comme pour une analyse classique. Au cabinet, le patient peut pleinement se reposer sur le cadre proposé, ce qui lui permet d’être pleinement disponible psychiquement pour vivre sa cure. Cela permet un dégagement défensif, un contenant sécurisant qui favoriseront l’intériorité, et un effet catalyseur des processus psychiques dans la cure.
Lors de la cure à distance avec skype, le sujet doit prendre en charge une partie du cadre, c’est-à-dire qu’il doit s’assurer d’avoir le matériel nécessaire opérationnel (ordinateur, tablette ou téléphone, branché), de ne pas être dérangé par l’extérieur, de choisir un lieu dédié aux séances, de pouvoir anticiper une ambiance plus tamisée pour les RE (volets, rideaux, foulard sur les yeux…). Le thérapeute ne peut plus se faire garant de l’ensemble du cadre, ce qui peut poser le problème de l’investissement psychique de l’analysant dans les processus à l’œuvre, particulièrement dans les débuts de cure.
Il semble plus juste dans ce sens, que la proposition à distance via skype soit faite à un sujet qui est en cure depuis plus d’un an, avec une alliance thérapeutique installée, qui est à l’aise avec les nouvelles technologies, pour qui la distance n’empêche pas le lien, n’est pas un refuge ou bien la répétition d’une problématique inconsciente, qui peut en retirer des bénéfices, et qui est bien familiarisé avec ce cadre.
Du côté du thérapeute, ne plus pouvoir être garant d’une partie du cadre peut supposer une capacité redoublée d’attentions multiples lui créant un léger stress, une confiance dans le patient qui porte l’autre part, avec peut-être le risque d’un détachement dans la relation par moment.
Peut-être que le thérapeute en préparant avec le patient la première séance à distance lors d’une dernière séance au cabinet, pourrait permettre d’accompagner au mieux le patient à porter la part du cadre nécessaire à la bonne poursuite de la cure.
Et si une coupure du réseau intervient en cours de séance, que se passe-t-il ?
On peut imaginer qu’une coupure de connexion brutale, surtout en cours de rêve- éveillé, peut faire revivre des ruptures de liens douloureux selon le vécu abandonnique du sujet. Il peut également favoriser un désinvestissement psychique, entretenir une mise à distance dans la relation au thérapeute et au RE, et une sensation d’un lien artificialisé, éthéré, qui ne tient pas, qui n’a pas de corps. Et en même temps, cela peut être comme le suggère Alain Gibeault une opportunité pour saisir ces évènements comme matière à travailler, à donner du sens.
On peut supposer que la cure vécue par téléphone, en n’engageant que l’ouïe et non plus le visuel avec l’écran, pourrait être plus adaptative pour le RE. Le thérapeute, les yeux tournés à l’intérieur de lui-même, se met totalement à l’écoute, en laissant venir les images, les ressentis ; il n’est plus parasité par la présence de l’écran. L’accompagnement du thérapeute en RE suppose un retour aux multiples ressentis et émotions émergeants, signes d’un contre- transfert, d’une alliance émotionnelle. Et en même temps, il n’a pas accès au visuel, c’est-à-dire observer des signes de l’analysant, sa posture, un non verbal qui pourrait se dessiner, et permettre une lecture d’autres messages.
Accompagner, et Voir, Vivre, Verbaliser en cure RE, à distance
En ce qui concerne les éprouvés sensoriels, émotionnels lors de la cure et du RE, du point de vue de l’analysant, ils peuvent être vécus de manière amplifiée avec l’écran et/ou le téléphone, comme il a été proposé précédemment. Ce qui suggère que le patient peut faire l’expérience, notamment dans le RE, d’un sentiment de vécu sans limites, du tout possible. Cela peut être angoissant pour lui, surtout dans les éprouvés douloureux ; mais on pourrait supposer que cela peut aussi entretenir des mécanismes de défense et/ou en soulever d’autres. Et cela pourrait aussi entretenir une fausse proximité pour échapper à une trop grande distance.
Il s’agira alors peut-être pour l’analyste d’être d’autant plus vigilant à bien garder « un pied sur terre », afin de garantir un cadre psychique contenant. Le thérapeute pourrait soit être complètement emmené dans ces éprouvés avec le patient, mais aussi rencontrer une distance qui le coupe de son propre émotionnel, et donc des vécus du patient, en essayant de gérer d’autres aspects du cadre non contrôlables.
Si lors d’une cure classique les images, les ressentis peuvent foisonner, on peut faire l’hypothèse que lors du rêve- éveillé ces perceptions sont décuplées, et toucher plus particulièrement à des vécus plus archaïques, augmentés par la présence/absence éthérée du thérapeute.
Vient ensuite la question du transfert. Si lors d’une cure classique à distance celui-ci est diffracté par la présence du média technologique (skype), qu’en est-il avec l’expérience du RE ?
Même si l’outil à distance rajoute un 4ème élément dans la relation à 3 de la cure RE, on peut faire l’hypothèse que selon chaque sujet il interviendrait différemment selon son histoire et sa singularité. Au vu de la nouveauté du cadre à distance partagé collectivement, une vraie réflexion pourrait être proposée par des analystes en RE, en apportant leurs expériences, notamment par des vignettes cliniques.
Car le RE est le 3ème pôle de la cure, et le transfert est déjà diffracté : sur les éléments du RE, sur le RE lui-même, sur le thérapeute. Avec la présence d’un médium- tiers supplémentaire, le transfert pourrait se diffracter également sur celui-ci, comme il existe des transferts sur le cadre, comme l’a proposé André Roussillon dans d’autres ouvrages.
Pour conclure, des hypothèses peuvent être faites :
- Les analyses et thérapies par skype permettent un travail d’analyse correct, avec un cadre rigoureux et réfléchit, en s’appuyant notamment sur la proposition des trois transferts de F. Tordo
- Il est important que la cure en présentiel soit bien engagée avant de continuer en distanciel, et revenir en présentiel pour la fin
- Le thérapeute n’est plus garant de l’ensemble du cadre, d’où l’importance que cette situation à distance soit proposée à des sujets plus avancés dans leur cure, et qui sont en mesure d’assurer une partie du cadre
- La présence/absence winnicottienne du thérapeute est virtualisée, ce qui peut engager des sentiments paradoxaux d’abandon, de fausse proximité pour certains patients, et à la fois permettre une auto- réflexivité chez d’autres
- Avec Skype, l’ouïe et la vue sont très sollicitées par rapport aux autres sens, ce qui favorise certains éprouvés plus que d’autres, et donc peut renforcer des résistances, et/ou en abaisser d’autres
- Lors du rêve- éveillé les perceptions peuvent être décuplées, ou bien émoussées, avec en jeu des mécanismes de défense
- Le RE permet de partir du vide ou de l’hallucinatoire à distance, chez le patient et chez l’analyste, pour ensuite le métaboliser à l’aide du travail métaphorique
- Les aspects liés aux sentiments d’étrangeté, le vide, le transgénérationnel, l’archaïque sont abordés fréquemment
- Avec le téléphone, seule l’ouïe est mise en exergue, ce qui peut favoriser l’illusion d’une fusion psychique, un SA2, sans corps, avec le sentiment que tout peut se dire, sans limites
- L’outil numérique peut faire fonction de tiers dans la relation d’analyse, ce qui engage un autre élément dans la relation à 3 en RE, qui peut être vécu différemment selon chaque sujet